Pascal Dupraz : « Je revendique le fait d’être passionné »
Eloigné des terrains depuis 3 ans, le bâtisseur d’Evian-Thonon-Gaillard, héros avec Toulouse en 2016, le technicien de 63 ans a encore beaucoup à donner.
Entretien vérité avec Pascal Dupraz. Eloigné des terrains depuis 3 ans, le bâtisseur d’Evian-Thonon-Gaillard, héros avec Toulouse en 2016, le technicien de 63 ans a encore beaucoup à donner.
« Je suis en train d’écrire un livre. Mon co-auteur a fait le calcul : depuis le début de ma carrière, j’ai passé 50 000 heures sur les terrains. Avec des gamins, des tout-petits, des grands, avec des faibles, avec des forts ». Mieux qu’un CV, Pascal Dupraz se décrit parfaitement. Derrière ces mots, ces heures passées au bord des terrains, on sent la passion transpirer. Celle d’un entraîneur qui sait qu’il n’est pas Pep Guardiola, mais qui a déjà apporté beaucoup au football et qui a encore envie de donner. L’incroyable parcours d’Evian-Thonon-Gaillard, passé de la promotion d’honneur (aujourd’hui R2) à la Ligue 1, le sauvetage miraculeux de Toulouse, avec une causerie légendaire… nous donnent l’image d’un entraîneur compétent, dont le profil, par effet de mode ou mépris déplacé, disparait peu à peu du football français. Pourtant, des Pierre Sage (Lens) ou Patrick Videira (Le Mans), appartiennent à cette même catégorie. Des entraîneurs qui ne sont pas « bling-bling », mais compétents.
On est étonné de ne plus vous voir sur un banc de touche, vous êtes toujours en quête d’un projet ?
Oui. Ça va faire trois ans que je n’entraîne plus, j’ai eu des opportunités, mais il y a des choses que je ne veux plus faire. En revanche, je suis tout à fait capable de repartir avec un club de National 2 qui a un vrai projet. Ce n’est pas le niveau qui m’intéresse. C’est le projet, les hommes.
« Ce que nous avons fait à Toulouse, si je l’avais fait aux Etats-Unis ou en Angleterre, je serais un Dieu vivant »
C’est quand même un métier extrêmement compliqué… Déjà, il n’y a pas beaucoup de places…
On te met dans des cases. Ce que j’ai mis en place, parce que ce sont eux qui l’ont fait, pour que les joueurs de Toulouse, se maintiennent, puis ensuite continuent de performer, parce que, la saison suivante, on était 4èmes à la trêve, cet exploit, si je l’avais fait aux Etats-Unis ou en Angleterre, je serais un Dieu vivant. Malheureusement, je ne l’ai fait qu’en France.
On le voit à travers les propos plein de mépris de Daniel Riolo à votre égard sur l’antenne de RMC, quand il dit que vous n’avez « rien fait »…
Le silence reste la meilleure réponse au mépris. Je ne veux pas répondre. Je ne veux pas parler de ce monsieur. Plus il sera contre moi, plus ça me réconfortera.
Vous dites que vous avez refusé des postes, quels types de propositions ?
A 5/7 matchs de la fin, des équipes qui sont en perdition et qui me demandent… Je ne veux plus le faire, même si j’ai déjà réussi des sauvetages. Je suis à 50/50.
On parle beaucoup de Toulouse, mais vous avez aussi fait des miracles avec Evian-Thonon… Notamment quand vous allez gagner à Sochaux, avec Hervé Renard sur le banc, lors de la dernière journée…
On avait gagné 3-0 après une semaine très « chaude ». Hervé Renard avait appelé mes dirigeants dans la semaine pour faire acte de candidature si on restait en Ligue 1 (sourire). J’en ai profité dans la presse. « Vous voyez qu’on va se maintenir : même Hervé Renard, il fait acte de candidature en cas de maintien ».
« On a oublié qu’avant tout, je suis un entraîneur au temps long, un bâtisseur »
On a du mal à comprendre qu’aucun club ne fasse appel à vos services…
A un moment donné, ça m’aurait plu d’aller à l’étranger. J’avais des possibilités. Mais là aussi… Il manquait quelque chose. Certains clubs qui étaient à la lutte pour se maintenir (en France notamment) m’ont approché, mais j’ai dit non. Parfois j’ai hésité, mais j’ai fini par dire non. J’ai envie de commencer une saison avec une équipe. J’ai envie d’entraîner, dès la fin mai, début juin… Pour construire un projet, élaborer un projet de jeu. Avoir le temps, même si je sais très bien qu’on n’a pas le temps. On a oublié qu’avant tout, je suis un entraîneur au temps long, un bâtisseur. L’ETG, j’ai mis du temps pour le bâtir. Avec de l’aide. Sans les autres, je n’y serais pas arrivé. Je déteste la solitude. Même quand je joue au loto, il faut que je joue avec quelqu’un.
Quand on voit l’échec Horneland à Saint-Etienne, et même celui de Geraerts à Reims, on ne peut que regretter de voir le manque de confiance à des entraîneurs français expérimentés…
Le foot est une industrie de pointe nourrie d’effets de mode.
Vous avez des pistes ?
Oui, j’ai deux ou trois contacts… je ne sais pas si je serais sur la ligne de départ, on va voir.
La Ligue 3 présente aussi une opportunité intéressante…
C’est clair. Mais même en National 2. J’habite à Sanary-sur-Mer. A quinze minutes, il y a le club de Toulon… Entraîner ce club, ce serait un super projet. En trois ou quatre ans, Toulon peut être en Ligue 2. Il y a de quoi faire.
« Au PSG, les millions qu’ils gagnent sont amplement mérités. Ils développent le football avec leur coeur »
Vous êtes passé par Saint-Etienne, qui n’arrive pas à retrouver son statut d’antan, un souvenir douloureux ?
J’ai repris le club après Claude Puel, il avait pris 11 points. Moi j’en ai pris 21. Après, on dit « les Verts sont descendus avec Pascal Dupraz »… Au final, on descend pour un penalty (ndlr : le barrage contre Auxerre s’est joué aux tirs au but). Et puis, il ne faut pas oublier la saison compliquée avec les supporters. Les tribunes fermées, les huis clos. Cette fameuse séance de tirs au but contre Auxerre se fait devant une tribune vide. En 19 matchs que j’ai passé à Saint-Etienne, on en a fait que 5 dans un stade plein.
Bizarrement, quand on connait vos convictions et votre état d’esprit, il y a un club qui vous plait, c’est le PSG…
C’est exceptionnel. Je me rappelle des paroles du président, Nasser Al-Khelaifi, après le départ de Mbappé, quand il dit : « On va changer notre politique (…) On va travailler d’avantage avec les jeunes, on va faire une équipe ». Ils ont réussi en l’espace de trois ans. A constituer une redoutable équipe. Quand tu écoutes, à la fin du match contre le Bayern, Désiré Doué, que je ne connais pas du tout… La qualité de son intervention. Les mots qu’il prononce, les louanges sur les forces et les vertus du groupe. Tu te dis, ce n’est pas faux ce qu’il dit. Je n’ai jamais autant regardé les matchs de Ligue des Champions que ces derniers mois.
Finalement, vous retrouvez vos valeurs dans ce PSG…
Oui. L’attitude du club… Tout me plait. Luis Enrique, quand je regardais l’Espagne à la Coupe du Monde, ça m’ennuyait, même si j’ai toujours considéré que c’était un grand entraîneur. Aujourd’hui, quand je vois la relation humaine qu’il a, avec ses joueurs, avec son club, avec ses supporters, ça m’émeut. J’en oublie les millions que gagnent ces gens, tant mieux pour eux. Les millions qu’ils gagnent sont amplement mérités. Ils développent le football avec leur coeur.
Quand vous avez éliminé le PSG en quart de finale de la Coupe de France, en 2014, vous n’auriez pas dit ça…
Le temps amplifie les évènements. Je me souviens, lors de la séance de tirs au but contre le PSG, avec l’ETG, en quart de finale de la Coupe de France, d’Ibrahimovic qui va tirer le premier penalty. J’ai l’impression qu’il avait mis une demi-heure pour joindre le point de penalty depuis le rond central, tellement il se la racontait. Et Laquait l’avait arrêté (sourire) !
« Toute ma vie, j’ai essayé de rêver. J’ai fait de mal à personne en rêvant »
Parlez-nous un peu de votre quotidien aujourd’hui…
J’interviens sur RMC dans l’émission Les Grandes Gueules du Sport et sur les Paris RMC. J’écris un bouquin, qui paraitre au mois de juin.
Il revient sur votre carrière…
Le titre, c’est « le privilège de la pression ». Toute ma vie, j’ai essayé de rêver. J’ai fait de mal à personne en rêvant. Un jour j’ai rêvé de devenir footballeur professionnel, je le suis devenu. J’ai rêvé de fonder une famille, je l’ai fondé. Après j’ai rêvé de prendre un petit club et de l’amener au niveau professionnel. Ça m’aura pris 20 ans, avec beaucoup d’aide. Parce que sans les autres, j’aurais pas réussi à le faire. Toute cette pression que ça a généré, je trouve que c’est un privilège.
On vous sent incroyablement serein…
Je suis heureux et je revendique le fait d’être passionné. C’est mon bonheur. J’ai 63 ans et je viens de me faire opérer d’une deuxième hanche pour ça. J’ai envie de retrouver de la mobilité.
Et votre coeur, vous n’avez plus de problème ?
J’en aurais toujours, mais j’en ai fait une force. Aujourd’hui, je fais attention à tout. Notamment à ce que je mange. Je vis une vie d’ascete. Si les cardiologues m’avaient dit que mon métier pouvait être un danger, si c’était contre-indiqué, j’aurais arrêté. Mais ce n’est pas le cas. Je sais de quoi je vais mourir, sauf si je chope un cancer ou je me fais écraser. J’ai un défibrillateur, c’est mon « airbag » !